Préservation de la nature et financement de la biodiversité

temps de lecture 5 minutes.

Pour accompagner les entreprises à contribuer à la préservation et à la restauration de la biodiversité, le Mouvement des Entreprises de France vient de publier un guide opérationnel.

Un guide utile, mais à compléter par une approche critique

Ce document, riche en exemples concrets et en outils opérationnels, marque une avancée dans la sensibilisation du monde économique aux enjeux écologiques. Cependant, une lecture attentive révèle des limites conceptuelles et des risques stratégiques qu’il convient d’anticiper pour éviter que ces démarches ne se transforment en simple greenwashing ou en financiarisation creuse de la nature.

préserver la biodiversité plutôt que financer la nature.
Importance de la méthode CARE (comptabilité verte) et des comptabilités éco-systèmes centrées.
1. Les crédits biodiversité : une solution miracle ou un leurre comptable ?

Le guide met en avant les Unités de Compensation, Restauration et Renaturation (UCRR) et les Sites Naturels de Compensation (SNCRR) comme des outils clés pour financer la biodiversité. Ces mécanismes, inspirés des marchés carbone, permettent aux entreprises de « compenser » leurs impacts en achetant des crédits liés à des projets de restauration écologique.
→ Opportunité :

  • Ces dispositifs offrent une flexibilité aux entreprises, notamment celles soumises à des obligations réglementaires (séquence ERC : Éviter, Réduire, Compenser).
  • Ils permettent de sécuriser des financements pour des projets concrets, comme la renaturation de zones dégradées.

⚠️ Risque majeur : La compensation ne doit pas devenir une licence pour détruire. Comme le soulignent les travaux de Dempsey & Robertson (2012), la monétarisation de la biodiversité peut conduire à une réduction comptable des écosystèmes, où un gain local (ex. : restauration d’une zone humide dans le Sud) « compense » une destruction irréversible ailleurs (ex. : artificialisation de sols en Île-de-France).

→ Notre conseil : Les entreprises doivent prioriser l’évitement et la réduction des impacts avant d’envisager la compensation. Les crédits biodiversité ne doivent être qu’uns solution de dernier recours.

2. La séquence ERC : éviter le piège de la compensation systématique

La séquence ERC (Éviter, Réduire, Compenser) est un principe central des politiques environnementales. Pourtant, le guide, en insistant sur la compensation, risque de banaliser la destruction d’écosystèmes pourvu qu’elle soit « financièrement neutralisée ».
→ Problème :

  • La compensation est souvent moins efficace que la protection initiale (ten Kate & Crowe, 2014).
  • Elle peut créer un effet d’aubaine : « Puisque je peux compenser, pourquoi éviter? »

→ Solution alternative : Plutôt que de se reposer sur des mécanismes financiers, les entreprises devraient :
Intégrer la biodiversité dès la conception de leurs projets (ex. : éco-conception, choix de sites à faible impact).
Travailler en amont avec les territoires pour éviter les conflits d’usage (ex. : partenariats avec les Conservatoires d’Espaces Naturels).
Adopter des Obligations Réelles Environnementales (ORE) pour sanctuariser durablement des espaces naturels sur leur foncier.


3. Au-delà de la finance : repenser la gouvernance foncière et territoriale

Le guide accorde une large place aux financements (mécénat, fonds d’investissement, crédits biodiversité), mais sous-estime deux leviers essentiels :

A. Le foncier : un actif sous-exploité pour la biodiversité

Les entreprises possèdent souvent des terrains inutilisés (friches, parkings, toitures) qui pourraient être renaturés ou mis à disposition d’acteurs locaux (associations, collectivités).
Le guide cite à ce propos deux exemples éclairants :

  • Orange a transformé son site de Bercenay en laboratoire d’écologie industrielle, combinant solaire et renaturation.
  • Lidl a intégré des cahiers des charges paysagers dans ses nouveaux magasins.

→ Action clé : Réaliser un diagnostic écologique de ses sites pour identifier les opportunités de désimperméabilisation, végétalisation ou création de corridors écologiques.

B. La gouvernance territoriale : agir collectivement

La biodiversité ne se gère pas entreprise par entreprise, mais à l’échelle des bassins versants, des trames vertes et bleues, ou des filières économiques.
→ Notre recommandation : Les entreprises devraient s’engager dans des démarches collectives de gestion plutôt que de se contenter d’actions isolées. C’est la démarche de Comptabilité de Gestion écosystème-centrée proposée par Clément Feger et la Chaire de Comptabilité Écologique.


4. Éviter le risque de greenwashing : comment garantir un engagement crédible ?

Le guide présente le mécénat, les fonds de dotation et les labels RSE comme des marqueurs d’engagement. Pourtant, sans cadres de mesure robustes, ces démarches pourraient relever d’un marketing vert plutôt que d’une vraie transformation.

→ Pièges à éviter :
Acheter des crédits biodiversité sans réduire ses impacts (ex. : une entreprise qui compense ses émissions tout en continuant à artificialiser des sols).
Communiquer sur des actions marginales (ex. : un don de 50 000 € pour un projet local alors que l’empreinte écologique globale de l’entreprise est bien plus lourde).
Se contenter de labels sans changement structurel (ex. : obtenir un certificat « Entreprise Engagée pour la Nature » sans modifier ses pratiques d’approvisionnement).

→ Bonnes pratiques :
Mesurer son empreinte biodiversité (outils : Science Based Targets for Nature ou Global Biodiversity Score par exemple).
Intégrer la biodiversité dans la stratégie RSE (ex. : norme ISO 17298:2025).
Associer les parties prenantes (salariés, fournisseurs, collectivités) pour une démarche transparente.


5. Conclusion : vers une approche systémique et responsable

Le guide du Mouvement des Entreprises de France est une bonne introduction pour les entreprises souhaitant s’engager. Cependant, pour éviter les écueils, celles-ci doivent :

  1. Prioriser l’évitement et la réduction des impacts avant la compensation.
  2. Intégrer la biodiversité dans leur modèle économique (éco-conception, circuits courts, gestion durable du foncier).
  3. Travailler en réseau avec les territoires et les filières pour une action collective.
  4. Éviter le greenwashing en adoptant des indicateurs vérifiables et une communication transparente.

L’approche C.A.R.E est la boussole permettant d’éviter les écueils et d’adresser de manière pragmatique ces 4 axes.

→ La biodiversité n’est pas un coût, mais un investissement :

  • Résilience face aux crises climatiques.
  • Innovation (biomimétisme, économie circulaire).
  • Attractivité (marque employeur, fidélisation clients).

Comment votre entreprise intègre-t-elle la biodiversité dans sa stratégie ? Partagez vos retours d’expérience en commentaire ou contactez-nous pour un accompagnement sur mesure.

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